LA PLUS GRANDE ENTREPRISE EDITORIALE DE LA PREMIERE MOITIE DU XXe SIECLE
Laura - 05 février 2024

7 tomes, dont 3 éditions posthumes, 2400 pages publiées entre 1913 et 1927 perturbées par la Première Guerre Mondiale, des premiers houleux refus de publication, un gigantesque travail de relecture parmi des centaines de cahiers raturés et une œuvre inachevée à la mort de l’auteur…L’édition et la publication d’ A La Recherche du Temps Perdu par Marcel Proust constituent une aventure singulière aussi intéressante que l’intrigue des romans et elle fut sans doute un des plus importants projets éditoriaux de son époque. Quelles difficultés, obstacles et remaniements l’édition du plus long roman en langue française a-t -elle rencontré pendant ses 14 ans de publication ?
A La Recherche…..d’un éditeur
Un manuscrit, des refus et une publication à compte d’auteur
1911 : Proust pense que son manuscrit de 1500 pages intitulé Les Intermittences du Cœur est achevé. Il n’a jamais réussi à faire dactylographier ce bloc informe de texte remplis de béquets et que personne ne sait déchiffrer.
Au début du XXème siècle, les éditeurs sont pour la plupart des industriels recherchant le profit et le manuscrit de cet auteur mondain quasi inconnu joue contre lui : son «roman » n’en est pas vraiment un, l’écriture est compacte sans alinéa ni chapitrage… A quarante-ans, Proust rêve d’être publié à la Nouvelle Revue Française car c’est la seule revue qu’il trouve « intelligente, la seule lisible ». Il envoie alors le manuscrit de Du Côté de Chez Swann à André Gide, Jacques Copeau et Jean Schlumberger qui animent la NRF et propose même de s’acquitter des frais d’édition, ce qui est très mal vu. Le manuscrit est refusé. Proust l’envoie alors au Mercure de France où il est aussi refusé. Les éditeurs publiaient souvent en fonction de la réputation de l’auteur et Proust souffre de son manque de notoriété : ses amis comme Gaston Calmette, le directeur du Figaro tentent bien de le recommander à l’éditeur Fasquelle mais celui-ci lui répond tardivement que son roman est trop « différent » des attentes du public. Son ami Louis de Robert insiste alors auprès de son propre éditeur Ollendorf pour faire publier le manuscrit. L’éditeur lui répond ces quelques mots restés célèbres « «Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ». Proust ne garde aucune amertume de ces jugements qu’il trouve « absolument stupide » mais désespère de trouver un éditeur, il se résigne à publier à compte d’auteur quand son ami René Blum lui introduit Bernard Grasset. Ce dernier est un nouvel éditeur à la solide réputation, il vient d’obtenir les deux derniers prix Goncourt. Le compte d’auteur proposé d’emblée par Proust par peur d’une énième relecture avantage Grasset qui accepte la publication sans même lire le manuscrit ! Proust conserve néanmoins la propriété de son ouvrage.
Grasset mis à rude épreuve(s)
Proust doit à présent corriger ses épreuves avant de livrer un manuscrit final en vue de la publication du premier tome, prévue en 1913. Il reprend quasi intégralement son manuscrit, le recompose quatre fois, le raccourcit, hésite longuement sur son titre…. Les corrections sont compliquées et Proust n’envoie pas moins de 5 jeux d’épreuves corrigées en huit mois à la maison d’édition, ce qui est inhabituel. Grasset s’agace dans une lettre du 13 mai 1913 « Il serait bon que[…] vous n’en ajoutiez pas de nouvelles, car sans cela, nous n’arriverions jamais ». Le roman paraît le 14 novembre 1913.
Les Regrets de Gide et le changement d’éditeur
Si l’accueil critique de Du Côté de Chez Swann est mitigé, l’ouvrage connaît un certain succès avec 2000 exemplaires vendus en deux mois. La NRF s’intéresse alors de nouveau au texte et le relit entièrement sous un nouveau jour. Gide est particulièrement conquis et regrette amèrement le refus du manuscrit. Il décide d’adresser une lettre sincère à Proust en janvier 1914 : «depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m’en sursature, avec délices ; je m’y vautre. Hélas, pourquoi faut-il qu’il me soit si douloureux de tant l’aimer ?… Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N. R. F. — et (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie ». Ce à quoi Proust répond « J’ai souvent éprouvé que certaines grandes joies ont pour condition que nous ayons d’abord été privés d’une joie de moindre qualité, que nous méritions, et sans le désir de laquelle nous n’aurions jamais pu connaître l’autre joie, la plus belle. Sans le refus, sans les refus répétés, de la N. R. F., je n’aurais pas reçu votre lettre ». Gallimard propose alors à Proust de publier la suite de La Recherche. Reconnaissant envers Grasset, l’auteur hésite et l’éditeur tente de le retenir. Mais la Première Guerre Mondiale décide pour Proust : Grasset est mobilisé et sa maison fermée. Ainsi, Proust accepte finalement l’offre de Gallimard mais choisit d’attendre la fin de la guerre pour publier le deuxième tome. Grasset accepte la rupture du contrat en août 1916.
A l’Ombre des combats, Proust inclut la guerre à son roman
La Recherche durant la Première Guerre mondiale
En août 1914, la Première Guerre mondiale éclate : seul le premier tome de La Recherche est paru. Proust reste à Paris durant la guerre, il n’est pas mobilisé à cause de son état de santé. Il écrit énormément durant cette période mais est bouleversé par cet événement inédit : il se retrouve face à des gueules cassées, des soldats et voit certains de ses proches mourir. Il devient vite indispensable d’inclure la Guerre à son roman tant il est hanté par les récits de ses amis. Il écrit alors à Charles d’Alton : « Nuit et jour je pense à la guerre, peut-être plus douloureusement encore quand comme moi on ne la fait pas. Même si on pense à autre chose, même si l’on dort, cette souffrance ne cesse pas comme les névralgies qu’on perçoit dans le sommeil ». Réécriture de certains passage durant la guerre : la réédition de Du Côté de chez Swann pour Gallimard
En juin 1919, une nouvelle édition de Du Côté de chez Swann doit paraître chez Gallimard. Dans la première édition du roman, le village imaginaire de Combray où se déroule l’intrigue était situé dans la Beauce, près de Chartes . Dans la nouvelle édition, Proust déplace le village en Champagne pour qu’il soit sur le front, aux alentours de Reims et du Chemin des Dames. L’église de Combray y est symboliquement détruite ce qui marque de façon indélébile le récit.
Les placards de Proust
L’enfer typographique de La Recherche
Proust a écrit toute la Recherche à la main avant de la faire dactylographier à la machine à écrire. Traditionnellement, une fois le tapuscrit terminé, l’auteur le relit en entier et y ajoute des corrections à la main dans la marge ou entre les lignes pour éviter de retaper la page entière. On appelle cela des ajouts. Chez Proust, les tapuscrits étaient noircis de ratures, d’ajouts, appelés « ajoutages » dans le vocabulaire de l’auteur et de corrections en tout genre où des passages entiers étaient déplacés ou supprimés. Une fois le tapuscrit transmis à l’éditeur, celui-ci est envoyé à l’imprimerie pour être composé. Enfin, un jeu d’épreuves est envoyé à l’auteur qui fait ses dernières corrections. Dans le cas de La Recherche, Proust brouille les limites entre brouillon, épreuve, manuscrit et ne respecte pas les étapes traditionnelles. Il compose, décompose, ajoute et supprime en permanence, tant que le livre n’est pas imprimé et relié. Ce processus retarde considérablement la publication et rend le travail des éditeurs compliqué. D’où les célèbres placards, assemblage d’épreuves (voir document 4), de parties découpées de manuscrits, de corrections à la main. En plus d’aider considérablement les typographes à y voir plus clair, ces épreuves ont un intérêt esthétique pour Proust qui les qualifie de « chefs d’œuvres ». Aujourd’hui encore, ces placards sont régulièrement exposés ou vendus à des particuliers. Proust dicte aussi certains de ses textes directement à ses typographes : il le fait avec la dactylographe du Grand Hôtel de Cabourg.
Les cahiers de Proust sortent du placard
Tout au long de l’écriture de son long roman, Proust prend des notes à la main dans des dizaines de cahiers. Il y dessine, réécrit des passages du texte, aborde des sujets très différents dans le même carnet… A côté de ses nombreux cahiers de brouillon où son texte est désorganisé, l’écrivain réunit les passages terminés dans des cahiers de montage pour commencer à créer une continuité narrative. Enfin, des cahiers de mises en net sont élaborés pour clarifier encore plus le récit. Proust utilise aussi les « paperolles » : des bandes de papiers collées les unes aux autres puis insérées dans les carnets. Ces cahiers sont parfois préalablement recopiés afin de faciliter le travail des typographes.
Proust disparu : La Recherche perdue
Lorsque Proust meurt le 18 novembre 1922, la publication de La Recherche est inachevée. Sont parus : Du Côté de chez Swann, A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, Le Côté de Guermantes I et II et Sodome et Gomorrhe I et II. L’auteur a également transmis à son éditeur Gallimard La Prisonnière et Sodome et Gomorrhe III. L’écrivain était en pleine restructuration de son œuvre au moment de sa mort. Proust avait laissé de nombreuses directives dans sa correspondance : Dans sa lettre à Gallimard de mai 19191, il écrit : « Pourvu que tout paraisse de mon vivant ce sera bien, et s’il en arrivait autrement j’ai laissé tous mes cahiers numérotés que vous prendriez et je compte alors sur vous pour faire la publication complète. ». Dans celle de mars 1921, il confirme : « Pour les tous derniers volumes, après Sodome II, je serais mort qu’ils pourraient paraître tels quels ou quasi ». Hélas, le roman tel que conçu par Proust ne paraîtra jamais sous cette forme et restera à jamais inachevé. La fin du roman écrite des années auparavant se retrouve isolée du reste des manuscrits et un passage de 40 feuillets à été supprimé par l’auteur avant sa mort. Il faut pourtant bien publier la suite et la fin du roman : c’est aux éditeurs et au frère de Proust, Robert (absent dans les manuscrits et qui se retrouve lié malgré lui à cette entreprise, son rôle est critiqué) que revient cette lourde tâche. Ces derniers vont redécouper la fin du roman (sans vraiment tenir compte des intentions de l’auteur) et publiés des passages non autorisés par Proust, sans doute dans l’optique de faire paraître l’œuvre comme la plus achevée possible. L’édition posthume des derniers volumes a soulevé de nombreuses remarques, critiques et questions développées notamment par Nathalie Mauriac Dyer dans ses travaux. D’autres éditions respectant les manuscrits corrigés de Proust sont parus depuis comme celle de la nouvelle Pléiade en 1987. On ne compte pas moins de 6 rééditions distinctes pour le seul volume D’Albertine Disparue dont l’édition de 1925 est controversée.
Ainsi, en 14 années de publication, l’édition de La Recherche a connu de multiples difficultés techniques : celle de la méthode de travail particulière de Proust avec ses innombrables cahiers et corrections, celle aussi de la restructuration permanente de l’œuvre qui posera bien des problèmes au moment de la mort de l’auteur. Finalement, l’aventure de la publication de ce roman prend un nouveau tournant lorsque Proust laisse derrière lui une œuvre inachevée. Cette publication posthume controversée met en lumière des questionnements sur la manière d’éditer: fallait-il admettre l’état d’inachèvement du texte de Proust ? Comment éditer un texte posthume ? Peut-on éditer un texte à titre posthume sans autorisation de l’auteur ?