Semaine #2 : 9-16 SEPTEMBRE : Vacances sans fin

Laura - 07 janvier 2024

Je suis cette fille sur le coin de la photo. Je n’ai pas le temps de voir venir la nuit, les jours sont fluides et sans encombre. Le soleil quitte la ville quand Anne-Laure arrive depuis l’aéroport, tôt, lundi matin. J’ai hâte de lui faire découvrir les rues, les gens. C’est comme si elle entrait dans mon rêve.
Le sang sur les pavés me ramène à la réalité. Le soleil est bas, il fait frais déjà. Les jours de plage appartiennent bien au passé, j’ai rangé le maillot de bain. La fatigue nous berce dans le bateau, la lumière dorée du soir qui n’arrive pas ferme nos yeux. Cernes sur les photos. Pas de drap sur le lit mais on rit. Les heures comptent double. On marche dans le parc, le Netto, la fac, le bar, le métro, le campus. Ces endroits deviennent familiers, la ville nous sourit. Le soleil revient et je perds le fil des jours. Une semaine s’est écoulée depuis le premier cours et il faut y retourner. La coloc arrive, met fin à la totale liberté, il faudra partager. Récit décousu sans contrainte et je peine à trouver les mots pour raconter des histoires en anglais. Ça semble pourtant si facile pour les autres. Pas de synonymes, de précision lexicale et d’images comme j’adore dans ce que j’écris dans cette salle. Pas de finesse ni de complexité quand je lève la main. J’économise mes phrases, je rationne mes consonnes et mes voyelles. Ces quatre heures s’étirent. J’écoute pourtant pour essayer d’imiter, de faire de beaux détours linguistiques et de jolies pirouettes grammaticales. Pour mémoriser les mouvements de syntaxe et de conjugaison d’Ishiguro, pour alterner passé et présent sans fausse note. La parfaite petite mélodie de l’accent tonique en boucle dans le cours, orchestre sans chef dans ma tête. Et puis, j’assume, je trouverai toujours ridicule de parler anglais avec mes voisins français. Inondation de nouveaux mots que personne ne m’explique, je les note compulsivement dans mon carnet, au cas où j’ai un jour besoin de savoir dire fourrière, au moins je saurai. J’ai oublié la traduction de couverts et je confonds les heures quand je parle à ma coloc, elle doit penser que le cliché sur les français est vrai. Je récupère ma carte étudiante et on mange à prix d’or au resto universitaire healthy, sans gluten et protéiné du campus sud.
Soirée dansante où les corps valsent, où des inconnus vous attrapent par la main et vous entraînent dans la ronde. Depuis dehors, les couples se dessinent en des ombres joyeuses et tournoyantes. L’obscurité ne semble pas menaçante ici. Des éclats de rire et de voix partout. Il pleut dehors mais le ciel gris ne nous atteint pas. Mercredi je marche une heure pour rentrer. Je me force à m’habiller pour le soir, Anne-Laure a pris ses marques. Les musées sont gratuits cette semaine, on parcourt de grands couloirs vides, un peu d’Égypte et d’empire romain, cinq siècles de peintures danoises en deux salles et on répète qu’on est bien contentes de ne pas avoir payé vingt-deux euros l’entrée. Jeudi c’est rugby, de nouveau la Marseillaise et les boissons à cinq euros. On crie avec dédain à chaque apparition du président à l’écran. Victoire silencieuse, Copenhague se prépare pour le vendredi et se repose ce soir-là. Interaction amusante avec des danois enivrés, leurs voix brisent le calme des rues. Ma chambre n’est plus la mienne, je me déplace silencieusement et mes affaires sont mélangées indistinctement. Je fuis. Vendredi, le château et la couronne, la fanfare et les costumes. Tableaux sombres de monarques inconnus, pièces rococo surchargées et bustes de marbre abîmés. Je roule enfin comme les autres mais Anne-Laure s’en va. Silence déroutant. Soirée effervescente et effluves de bière, musique danoise de qualité douteuse tandis qu’elle rentre chez elle en deux heures dans les airs. Un petit groupe de quatre au milieu de la piste de danse et de centaines de danois. Je traverse la ville en regardant à peine mon chemin. Je me bourre de fêtes sans fin et de nuits courtes, de pâtes et de riz à tous les repas. Oisiveté entrecoupée de liquide vaisselle vert et d’éponge rose fluo. Même maquillage, tous les jours, un coup de brosse et de rouge à lèvres. Je regrette mon dressing parisien. J’oublie qu’il faut se mettre au travail, produire, écrire, lire et envoyer des mails. Des projets plein la tête, concrétisés seulement le soir dans mes rêves avant de m’endormir. Mais la page reste désespérément blanche. Je songe aux concours et au mémoire, aux épreuves et à ces livres universitaires qui m’attendent dans la poussière de ma table de nuit. Et l’angoisse de l’échec, de revenir bredouille, du « votre dossier n’a malheureusement pas été retenu », du «candidat non admissible » et prolepse épouvantable du master 2 de littératures comparées. Je cède.