Semaine #3 : 17-23 SEPTEMBRE : tout compte fait
Laura - 07 janvier 2024La fin de l’été. Je découvre Copenhague à vélo, jolie petit ballet de croisements, de virages, signes de main bien coordonnés, d’accélérations et de ralentissements contrôlés. Je ne connais pas mon chemin alors je m’arrête tous les 10m pour vérifier. Le vent, la pluie, les danois en savent quelque chose. Défilé d’équipements en tout genre et ils sont imperturbables . Je lutte avec mon coupe vent et mon vélo sans vitesse. J’arrive toujours décoiffée. Dernier musée gratuit, les fréquentations se resserrent. Trois sur les photos. Sourires sincères. La coloc m’énerve, je m’acharne sur le rameur pour oublier. Premier cours du mardi, ça m’occupe. Je n’ose pas rentrer chez moi, j’essaye désespérément de tourner les pages du livre, de faire quelque chose. Que font tous ces gens dans la bibliothèque. Des heures pour écrire une page en anglais, je relis encore et encore, me demande si ça sonne bien. Je fais les comptes, observe la ribambelle de moins suivis de chiffres sur l’écran. Je fais attention mais ce n’est pas assez, je me résout à chercher du travail. Le soir on danse encore malgré la pluie gelée du dehors. Nos pas hésitants se ressemblent. Trop chaud dans ma robe en jean, on ne rentre pas trop tard. Mon corps danse encore toute la nuit. Les pâtes et le riz n’ont plus de goût. Je compte les repas, les jours avant qu’il n’arrive, les heures de solitude. Mercredi le réveil est dur, courage pour affronter le vent et le vélo, je parle de Proust en anglais avec peine. On se retrouve au sous-sol dans le petit cinéma, rires timides. Je suis déjà en week-end. Appels et projets. Je reste chez moi même quand je vois le soleil. Les autres sont occupés. Je profite du repos. Du vide et du rien. Moment de latence. Jeudi soir on gagne encore dans le pub irlandais et on rentre tôt. Je ne me couche pas de bonne heure. Je réfléchis. Je compte les semaines et j’ai peur. J’essaye de ne pas penser, je regarde l’heure et elle avance quand même. La coloc ne rentre pas pendant trois jours. De nouveau dans la boîte de nuit avec ma jupe grise, je n’ai pas envie d’être là. Je souris, je m’isole dans la foule, on me bouscule. Hors de la fête, j’observe. L’alcool qui coule par terre, les verres cassés, les odeurs de parfum, les couples d’un soir qui fuient discrètement. J’écoute. Je me demande de quoi ils parlent tous. L’anglais, l’espagnol, le danois et beaucoup de français. On discute près du bar et j’aurai voulu en rester là, la musique m’insupporte, je compte les minutes avant minuit puis je disparais dans la nuit sur mon vélo sans lumière. J’évite les bouts de verre sur le chemin, les bouteilles, le plastique et les groupes désinhibés La ville crie et rit comme chaque vendredi, les rues sont pleines mais je suis fatiguée. Samedi en Suède, je pédale au lever du jour, le vent siffle et me blesse. Longue journée dans le vert fluo des herbes et la côté agitée. Pierres dressées fièrement au dessus de la mer, tombes anciennes et sanctuaires mystérieux au milieu de nulle part. On s’endort dans le car. On a chaud puis froid puis chaud. Les couleurs d’un arc en ciel au dessus du temple viking, la lumière du soleil sur la mer sans horizon. Je compte mes robes, mes pantalons et mes hauts et mes tenues tournent déjà en rond. La tête lourde, je m’allonge souvent et je ferme les yeux. Ça y est, j’ai pris l’habitude de vivre ici, de l’anglais, de faire les mêmes couses de la semaine et de traduire les indications derrière les paquets, de laver le linge le dimanche, de faire la vaisselle après chaque repas et de laver mes cheveux tous les deux jours. Je connais le quartier, les magasins d’à coté, la route pour aller à la fac et les bars moins chers. Quelques prénoms de ma classe, certains mots en danois, le goût du cidre du supermarché (délicieux), du lait sans goût et du sirop de cassis à l’aspartame qui traîne depuis deux semaines sur ma table. Déjà je ne me maquille plus le matin et je saute des repas et des séances de sport. Je ne sors plus toute la journée et je mets n’importe quels vêtements. Parfois on a rien à se dire de nouveau et on ne s’écrit pas de la journée. On se lasse des bars. Je ne me plains plus des prix, j’y suis résignée. J’ai arrêté de compter chaque instant et chaque jour. J’imagine Paris comme un univers indépendant du mien, je suis la France de loin et je referme aussitôt les journaux, je me persuade qu’ils n’ont pas d’impact ici, que je suis intouchable. Je fais l’inventaire.