Le soleil est mort doucement

Laura - 02 octobre 2024

Page blanche à cette date. Non, je n’ai pas eu l’envie d’écrire. On avait bien assez parlé. Souvenirs mal entretenus, délaissés dans la mémoire, des hautes herbes les recouvrent à présent. Comme des tombes enfouies sous la mousse et la boue, les rayons du soleil n’y pénètrent jamais. On évite soigneusement ce chemin. D’autres stèles y sont mieux fleuries, souvent convoquées avec le rituel des larmes ou des regrets. Pourtant, en feuilletant rapidement l’album il arrive que ces images resurgissent depuis la fosse. On passe vite sur les sourires figés des photos, derniers reliques d’une époque bien lointaine mais pas tant que ça. On oublie les rires et les promesses des nuits sans lune et les voix du téléphone pendant des heures. La marée a tout emportée. Il survit l’angoisse du vibreur, signal d’un message à lire, nouvelle aiguille dans le cœur. Le frisson gelé qui paralyse le corps quand on découvre ce qui est écrit. Chaque fois pareil, les mains qui tremblent pour répondre vite, la poitrine comprimée par la rage et la sidération. L’amertume des après-midi d’automne humides et froids. Et puis le silence, menaçant et perfide. Reste le désespoir des jours sans soleil et des nuits sans sommeil. La trahison. Des milliers de mots vains et des phrases et combats inutiles. Des moments de bonheur perdus, noyés pour toujours dans la haine de l’autre. Non, je n’ai pas eu envie d’écrire. Je me suis contentée d’avancer les yeux baissés pour ne pas prendre de retard sur le train du présent. Je regardais déjà trop en arrière, familière des cendres du passé nostalgique, bien trop occupée à pleurer ailleurs. Je ne pouvais plus me permettre de dériver encore, de perdre plus de temps. Oui, j’ai cherché des réponses, tenter d’apaiser la douleur par le dégoût, la vengeance. Enfin, je me suis résignée, j’ai mis un voile opaque sur le venin de la rancœur mais surtout sur la plaie qui saignait encore. Les larmes ne coulaient pas. J’étais happée par le tourbillon des émotions plus anciennes, le vase avait débordé depuis longtemps. De quoi avons-nous l’air à l’heure de l’inventaire ? En rentrant chez moi ce mois de septembre là, dans le train qui me ramène après ces jours abstraits et insensés, je découvre ses paroles horribles juste en dessous d’une conversation banale. Je regarde par la fenêtre, dans le wagon, mais je ne vois que ces mots, obstinément. Une fois de plus, je sors du monde et la montre s’arrête.

Ma tête s’est embrumée, les mots n’insistaient plus pour s’échapper. Bientôt, ils mourraient un par un. Mes idées et mes projets s’épuisaient et finirent par disparaître. Mon élan fut coupé net. Je devins inquiète, préoccupée, par tout, par rien. Recroquevillée dans le vide, je me laissai porter avec désinvolture dans le courant des autres, dans le sillage des études supérieures, sans pouvoir y mettre ni volonté ou importance. Tout n’était que déception, échec, désillusion. Plus rien ne brillait comme autrefois. Ni les étoiles du ciel, ni les décorations sur l’arbre de Noël. Il n’y avait plus de fêtes joyeuses, d’éclats de voix et de bons repas réconfortants. Seulement des soupirs, une table pleine d’absents et de plats surgelés.

Je cherche ma route et ceux que j’ai perdu en chemin. Je ne me souviens plus exactement quand je me suis égarée, comment j’ai dévié de la ligne droite. Le soleil est mort doucement. Les jours se sont raccourcis. Le sens s’est vidé de tout. Alors, je ne peux toujours pas écrire même au retour du printemps. Je regarde alternativement le mur ou le plafond, tunnel sans phare ni fin. J’oublie parfois de manger ou de me lever, les livres prennent la poussière et la trace du marque-page. La chaleur du dehors transperce les rideaux que je garde tirés toute la journée. Le noir me broie. J’observe les vêtements entassés, accumulés frénétiquement, les cuirs vernis brillants des jolis escarpins colorés. Insupportables visions continues des belles choses, collectionnées, captives comme moi de cet espace minuscule. Les affaires éparpillées sur le bureau, le désordre de la chambre. Les cartes accrochées au mur avec du vieux scotch, unique décoration de la pièce, il n’est pas rare qu’elles s’échappent et glissent. Chute libre. Je pourrais réciter l’ordre dans lequel elles sont disposées tant j’ai levé les yeux dans leur direction en errant dans ma chambre-cellule. Les après midi s’étirent, les nuits sont interminables et les matins fantômes. Je tourne et me retourne, je préfère l’obscurité. Passent les lundis et les dimanches dans l’indifférence, entre la solitude et les murs du papier peint jauni. S’enchaînent les vacances sans repos, loin, pour ne plus penser, animée seulement par la promesse de ne pas manquer d’argent. Un matin de juin, je reçois le message sec du premier refus puis le deuxième, quelques matins plus tard. Maigres espoirs mutilés en quelques phrases dures, des phrases dont on atteint même pas le point. Non, je n’aurai pas triomphé cette année-là encore. Tu m’avais déjà convaincu que je n’y arriverai pas. Les yeux ivres de fatigue, je distingue les pâles lueurs d’un bleu frais, jour d’été qui se lève de bonne heure tandis que j’attends de m’endormir enfin. Que faire ensuite ? Toi, que fais-tu ? Aucune question n’a la force de se transformer en réponse. Les mêmes mots et interrogations tournent en rond dans le texte paresseux. Dans l’air comprimé. Faut-il désigner un coupable ? C’est inutile cependant. Cours et devoirs sans passion, le CM de 14h est trop tôt, voix indistinctes du métro grinçant. Chaque contrainte devient insupportable. Ma silhouette rayée des couloirs de la Sorbonne, gommée des bibliothèques et des livres muets. Je voudrais fermer les yeux pour m’oublier un peu. Prendre la fuite.

Éternelle vue de Paris du dix septième étage, telle une boule à neige. Vertige et vide. L’horizon se décline dans toutes les nuances de gris. Je songe souvent aux poèmes d’Apollinaire depuis ma fenêtre. C’est plus joli la douleur en vers libre. Entre les virgules et les points décousus. Plus dramatique même. Tu disais de moi que je l’étais tellement . Alors voilà, le soleil est mort doucement, c’est dramatique mais ce n’est pas moi qui l’ait écrit.

La nuit m’envoie ses violettes

Reçois-les car je te les jette

Le soleil est mort doucement

Comme est mort l’ancien roman

De nos fausses amours passées

Les violettes sont tressées

Si d’or te couronnait le jour

La nuit t’enguirlande à son tour

Quel beau parleur ce Guillaume.