Danemark : les vis d’un modèle pour la droite et  l’extrême droite française

Laura - 07 avril 2024

Le 16 novembre dernier, Djuna Mijatović, la Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de L’Europe, rendait public le rapport – très critique – de sa visite du printemps 2023 au Danemark. Sont dénoncées les mesures “punitives” et “problématiques” prises par le pays scandinave ces dernières années comme l’expulsion de réfugiés vers des régions en guerre ou encore le projet de déplacer les demandeurs d’asile hors d’Europe…. Pourtant, à l’heure de la houleuse loi immigration qui sera examinée dès le 11 décembre par les députés, la politique migratoire danoise est érigée en modèle (voire en fantasme) par une partie de la classe politique de l’hexagone. Quel est ce fameux “modèle danois” et pourquoi fascine-t-il autant nos politiques à droite comme à gauche ?

42 nouvelles lois en deux ans pour restreindre l’entrée au Danemark pour les non-européens : le tour de vis de Copenhague

Au Danemark, c’est dès 2001 que la droite, largement appuyée par une extrême droite puissante, initiait ces mesures migratoires restrictives. Ce virage à droite intervient après des décennies controversées d’accueil de populations issues du Proche-Orient – ou d’autres contrées non peuplées d’habitants blonds aux yeux bleus – encouragées par les partis sociaux-démocrates des années 80-90 pour recruter plus facilement des travailleurs. Le Danemark avait la réputation d’être tolérant et libéral et fut le premier pays à ratifier la Convention de 1951 sur les réfugiés.

Peu à peu, obtenir la nationalité devient une  mission – ridiculement – impossible (il faut aujourd’hui attendre 19 ans, maîtriser irréprochablement le danois et réussir un test de culture général très poussé) et tout est fait pour dissuader les migrants d’arriver sur le sol danois. Mais c’est en 2015 que le pays se transforme en véritable forteresse, après les élections législatives qui marquent le retour au pouvoir des partis aux idées anti-immigration encore plus fermes : le ministre de l’Immigration de l’époque, Inger Stojberg, lance même des campagnes dans les journaux du Proche-Orient pour “briser le mythe du Danemark terre promise”. Depuis ces années, le rapprochement familial est rendu extrêmement difficile à obtenir, les expulsions sont facilitées et les conditions de demandes d’asile changent drastiquement.

Résultats – qui font frémir la droite et l’extrême droite françaises qui ne cessent de clamer ces chiffres : les demandes d’asiles, plus de 20 000 en 2015, ont chuté à 800 en 2023. Cette politique est poursuivie dans le pays scandinave malgré l’arrivée au pouvoir des sociaux-démocrates en 2018 et la loi sur les étrangers a été modifiée 42 fois depuis ; contribuant à entretenir un flou juridique incompréhensible pour les migrants. Le royaume scandinave ne s’est pas contenté de freiner l’arrivée de migrants sur son sol, mais mène aujourd’hui une politique stricte pour les individus déjà sur le territoire : toute condamnation empêche un étranger de demander la nationalité et ;  en cas de naturalisation, exceptionnel vu les conditions,  il est interdit de quitter le pays en attendant la cérémonie officielle qui peut arriver des années plus tard. Des mesures sont encore plus controversées comme l’expulsion vers la Syrie  ou le contrôle ultra strict de la mixité dans les immeubles ou quartiers. Le dernier scandale en date : le projet  très sérieux de déplacer les demandeurs d’asile hors d’Europe, notamment au Rwanda. Enfin, le pays autorise les statistiques ethniques et ces chiffres sont souvent instrumentalisés pour pointer du doigt la soi-disant dangerosité des étrangers ou descendants d’étrangers.  Cette politique porte ses fruits puisque les migrants n’ont plus vocation à rester durablement au Danemark mais privilégient désormais ,étonnamment,  le retour dans leur pays d’origine.

La droite française à la mode de la gauche danoise : un vis à vis dérangeant ? 

Pour comprendre le -curieux- choix de la gauche danoise de poursuivre la politique migratoire stricte débutée par les partis de droite, il faut se plonger dans la vie politique et l’histoire du pays, bien différente de la nôtre… Le mot clef : le consensus (un mot qui nous est quasi inconnu) ! C’est autour de cette notion que s’articule le débat -ou le non débat- autour de l’immigration au Danemark. En effet, ce sujet n’en est plus un dans le pays car tous les partis politiques et leurs électeurs sont tombés d’accord pour la restreindre au maximum. La gauche danoise,qui n’a pas grand chose en commun avec la gauche française,  a également repris ces mesures de droite pour séduire leur électorat et revenir au pouvoir durablement (ce qui fonctionne depuis 2018). Sur beaucoup de points les sociaux-démocrates sont en phase avec les partis d’extrême droite et vice-versa, ce qui paraît inconcevable en France. Ainsi, il n’est pas rare que l’extrême droite et la gauche danoises forment des coalitions ou des alliances au sein du Parlement.  Conséquences : les votes pour le principal parti d’extrême droite, le Dansk Folkeparti,  ont chuté aux dernières élections.  Vous l’aurez compris, il n’y a pas de débat hystérique sur le sujet de l’immigration au Danemark car cette question est dépolitisée ! La gauche revendique  accueillir moins de migrants mais mieux, avec des moyens conséquents et un accompagnement personnalisé pour s’intégrer dans le pays et affirme défendre par ce choix l’Etat-providence. De quoi faire réfléchir les politiques français qui se sont précipités en Scandinavie au printemps dernier, comme Olivier Véran qui venait étudier cette  « mutation idéologique assez importante qui a permis de mettre au tapis l’extrême droite » ou encore le président des LR Eric Ciotti, le plus grand adepte (avec Eric Zemmour et le Rassemblement National ) de la politique danoise.
Le “modèle” danois serait même étudié par l’extrême gauche française, et notamment par l’entourage de Fabien Roussel,  admiratif des résultats électoraux des sociaux-démocrates. Cependant, le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, s’est montré  prudent sur la transposition des lois danoises en France. Le spécialiste des questions européennes Patrick Martin-Genier explique de façon réaliste la comparaison “délicate” entre les deux pays : “nous  avons dix fois plus d’habitants que le Danemark, qui n’a jamais été une puissance coloniale et n’a donc pas les liens importants que nous avons avec l’Afrique du Nord ou l’Afrique de l’Ouest par la francophonie”. L’enseignant à Sciences-Po doute aussi d’un “consensus politique”  sur cette question en France et le qualifie d’irréaliste. Difficile – et le mot est faible–  d’imaginer rassembler une majorité sur ce sujet à l’Assemblée nationale dans les prochains jours tant la question est polarisée. Oui, le fantasme danois en restera bel et bien un pour nos chers politiques de droite. En revanche, n’allez pas imaginer que la nation danoise vive dans une utopie nationaliste parfaite : si un consensus existe bien sur le sujet de l’immigration, le point de discorde s’est déplacé vers la question identitaire. Qui est danois ? Qui ne l’est pas ? Peut-on considérer un descendant d’immigré comme un Danois ? Des interrogations qui divisent l’opinion publique dans un petit pays où l’homogénéité ethnique est revendiquée fièrement. Être danois ou ne pas être danois, telle est la question…

Des vertus et des vices : les conséquences de la politique migratoire danoise 

L’étude de la politique migratoire du Danemark est néanmoins très intéressante et pose légitimement question : un modèle semblable est-il tenable, même à l’échelle danoise ?
Pas de suspense, la réponse est non.

Le manque de main-d’œuvre et la natalité très basse du pays ne sont pas des faits nouveaux. Le pays scandinave avait pour habitude de combler ce besoin en recrutant des travailleurs étrangers, mais les lois restrictives des dernières années sont de véritables barrières à l’emploi pour ces populations. Ainsi, de nombreux secteurs d’activité, pourtant en plein essor, connaissent une crise de l’emploi brutale et demandent l’assouplissement des conditions d’entrée sur le territoire. Le pays risque désormais la pénurie de main-d’œuvre et les entreprises craignent la récession de peur de ne pas pouvoir honorer toutes les commandes. Ainsi, un rapport du Boston Consulting Group de 2021 alertait déjà sur un manque de près de 100 000 travailleurs d’ici 2030 dans le secteur des emploi verts, l’un des domaines clefs du pays. Le secteur public et son syndicat, le Forbundet af Offentlige Ansatte (FOA) anticipent dans leur  rapport de 2020 le besoin de 40 000 travailleurs sociaux et de la santé. Besoin qui ne sera pas comblé vu la situation actuelle. De fait, l’attractivité du pays baisse et les syndicats patronaux tapent du poing sur la table. Étrangement, cela fonctionne mieux que les nombreuses manifestations des ONG des droits de l’homme… Le gouvernement s’est montré sensible aux revendications urgentes des patrons. Ces derniers publient même une tribune en 2022 dans le quotidien Berlingske Tidende pour rallier les dirigeants du pays  à leur cause : « Si les politiciens restent les bras croisés et ne font rien, nous manquerons très bientôt d’employés et de nouveaux collègues dont nous avons tant besoin sur les lieux de travail danois ». Désormais, c’est le monde à l’envers : ce sont les partis de droite qui réclament -timidement tout de même- l’assouplissement des visa de travail pour les ressortissants extra-européens !

Le modèle danois est ainsi paradoxal : s’il est tentant pour nos politiques de chanter ses louanges, il convient de nuancer les conséquences de ses choix en matière d’immigration. Certes, le traitement impeccable des quelques migrants autorisés à rester peut pousser nos sociétés à réfléchir sur leurs conditions d’accueil, mais le repli sur soi du Danemark ne peut vraisemblablement pas servir de modèle durable- encore moins dans un pays comme la France. Le virage initié en matière d’immigration économique montre bien les limites – et l’hypocrisie-  d’un tel système et prouve une fois de plus que les intérêts économiques mettent bien vite au placard les véhéments discours anti-immigration, même -voire encore plus-  à droite.