Le non-couronnement du roi du Danemark
Laura - 19 janvier 2024Dimanche dernier, le 14 janvier, le Danemark a changé de monarque, 52 ans jour pour jour après l’accession au « trône » de Margrethe II qui a abdiqué en faveur de son fils Frederick en fin d’année. Petite subtilité du royaume scandinave, il n’y ni couronnement, ni couronne, ni trône, ni aucune célébration ostentatoire. Retour sur cette journée simplement et sobrement historique.
La première abdication depuis….1146
Il n’est pas coutumier d’abdiquer pour un monarque scandinave. Pour trouver un précédent au choix de Margrethe II, il faut remonter au XIIème siècle où le roi Eric III a choisit de se retirer dans un monastère. L’abdication de la reine change légèrement le déroulé de la passation de pouvoir car elle doit signer l’acte de renonciation au trône en faveur de son fils. Cette acte institutionnel très simple s’est déroulé en 15 minutes à peine en présence de la reine, du futur roi et de son fils, le prince héritier Christian.
Un roi sans couronne ?
En réalité, cela n’est pas si rare ! Le Royaume-Uni est le dernier royaume européen à organiser une cérémonie fastueuse et un réel couronnement pour son roi comme celui de Charles III en mai dernier. Au Danemark, il est inimaginable que le contribuable paye pour ce type d’événement jugé inutile et coûteux. Et on les comprend. Si cela peut paraître moderne, ça ne l’est pas du tout : le dernier couronnement d’un souverain danois remonte à plus de trois siècle. Dès 1660, date à laquelle le Danemark est devenu une monarchie héréditaire, le royaume a opté pour une cérémonie plus discrète sans couronne mais avec un caractère religieux. Symbolisant le pouvoir divin, le monarque recevait le sacrement de l’onction. Mais cette tradition fut également abandonnée lors de l’adoption de la première constitution du pays, en 1849. Le dernier roi à recevoir la cérémonie de l’onction fut donc Christian VIII en 1840. C’est-à-dire il y a bien longtemps ! Les monarques absolus au placard, c’est désormais le premier ministre qui proclame officiellement le changement de souverain depuis le balcon du palais de Christianborg, qui est également le siège du Parlement (le Folketing). En attendant son tour, le futur roi, vêtu assez sobrement d’un costume militaire, patiente sagement derrière la première ministre actuelle, Mette Frederiksen. S’en suit un court discours du nouveau souverain à son peuple au cours duquel il dévoile sa devise « L’aide de Dieu, l’amour du peuple, la force du Danemark » et l’apparition au balcon de l’épouse de Frederick X, la reine Mary et leurs enfants. Les nouveaux monarques quittent ensuite le palais pour un tour au centre-ville en carrosse. Et c’est tout ! Aucun invité, aucun autre temps fort.
Une journée rouge et blanche
Maintenant que je vous ai dévoilé les détails officiels et historiques, je vais vous raconter cette journée de mon humble point de vue de française à Copenhague. Pas si humble que ça puisque le nouveau roi est à moitié français (le feu mari de Margrethe II, prins Henrik était un bon français du sud ouest, mais ça c’est une autre histoire). Avant de sortir au centre-ville, j’ai collé quelques drapeaux danois à mes vêtements et à mes cheveux. Il n’a pas fallut chercher bien loin avant de rencontrer des dizaines de danois recouverts de leur drapeau rouge et blanc, se dirigeant vers Nyhavn ou Christianborg. Pour l’occasion, tous les drapeaux de la ville étaient levés, chose rare vu leur état impeccable. Hasard heureux, nous croisons la fanfare de la relève de la garde et sa musique joyeuse. Elle passe tous les jours mais on ne s’en lasse pas. Au abord de Nyhavn, la rue la plus célèbre du Danemark avec ses maisons colorées, des ribambelles de drapeaux décorent le vieux port. A Kongens Nytorv, le fameux hôtel d’Angleterre et les Magasins de Nord sont parés de dizaines d’étendards, installés durant la nuit. La place est noire de monde. A l’ambassade française au coin de la rue, les employés secouent des drapeaux tricolores aux fenêtres. On attend, on ne sait pas trop quoi. Difficile de se frayer un chemin parmi cette foule compacte. Soudain, on aperçoit pendant quelques secondes la reine dans son carrosse, en direction Christianborg, précédé de chevaux. Pas d’effervescence particulière, les danois ne hurlent pas, c’est à peine s’ils réagissent. Mouvement de foule vers le palais. Sur le chemin, de rares portraits du nouveau souverain sont affichés. Les vitrines des magasins ou des restaurants ont collé rapidement des drapeaux pour la journée. Beaucoup de familles, de petits enfants. On se sent un peu danois ce jour-là, c’est un peu chez nous aussi finalement. La reine repasse une vingtaine de minutes plus tard dans une belle berline. En première ligne cette fois-ci, on la voit mieux. On presse le pas jusque au palais mais les rues sont si encombrées de monde qu’il est impossible de s’approcher. On se contentera de suivre les discours sur les téléphones des passants. Silence complet, on entend la première ministre parler et on applaudit en même temps que les autres sans rien comprendre. La joie est contenue mais réelle. Le roi apparaît victorieusement au balcon sous les applaudissements. Puis repart. La foule chante en cœur l’hymne national (qui est nous est inconnu) puis regagne Nyhavn où le roi doit repasser avant de rentrer au palais. On décide de monter regarder depuis les fenêtres des magasins du Nord. De là, on mesure l’ampleur de l’événement, les rues bondées jusque loin et la foule en rouge et blanc. Tout ce monde semble beaucoup plus impressionnant depuis là haut. Le roi passe en carrosse pendant quelques secondes et la foule se dissipe. Bientôt il fait nuit, les drapeaux redescendent et les rues se vident. À 18h, feu d’artifice à Tivoli pour clore la courte journée de célébration. La place de l’hôtel de ville se remplit pour 15 minutes autour de panneaux publicitaires pour de la bière, affichés avec la mention « longue vie » pour l’occasion. Le ciel s’allume de couleurs fantaisies et d’étincelles arc-en ciel puis s’éteint. Aussi vite qu’elle est arrivée, la foule se sépare de nouveau, pour de bon cette fois. Sur le chemin du retour, hormis les quelques drapeaux égarés piétinés au sol et les petits drapeaux des bus, Copenhague a retrouvé son quotidien et son calme habituel du dimanche soir. On croirait à peine que quelques heures avant, 100 000 personnes marchaient sur ses trottoirs, en attendant leur roi. On est fatigués pourtant après cette journée, soulagés aussi que ça n’ait pas duré des heures. Il pleut ce soir-là à Copenhague, mais c’est sûrement la meilleure manière pour un roi danois de commencer son règne.