L’école de Skagen, l’heure et l’or bleu du Danemark

Laura - 05 février 2024

A la pointe nord du Danemark, dans la péninsule du Jutland, en cette fin de mois de janvier venteuse et pluvieuse, le train qui mène à Skagen est vide. Une averse nous accueille à la gare déserte et on se demande soudain pourquoi les artistes danois de la seconde moitié du XIXe siècle se réunissaient ici, attirés par la lumière soi-disant fascinante de ce village de pêcheur où se croisent un peu plus loin la mer Baltique et la mer du Nord. Un vent violent nous balaie durant les quelques mètres qui nous séparent du musée d’art de Skagen qui fait la fierté de ce petit pays. Là aussi les visiteurs sont rares et le personnel du musée est plus que surpris d’entendre du français et de voir des voyageurs étrangers. Il faut dire qu’à cette période de l’année, Skagen hiberne, tout est fermé, le village agonise en attendant les premiers rayons de soleil tardifs d’un été trop court.

Dans un contraste éclatant avec la tempête du dehors, les bleus lumineux des toiles du musée éclairent à eux seuls les salles blanches ternes. Et quel plaisir de pouvoir contempler ces œuvres dans le calme de l’hiver, à l’abri de la saison estivale et de la horde de touristes. On en rêve pourtant de l’été, en admirant le ciel azur et le sable blanc des immenses tableaux. Les robes légères et colorées des femmes se promenant sur la plage au coucher de soleil et les jardins verdoyants inondés de fleurs et de lumière. Dans les scènes de vie, les hommes et les femmes sourient autour d’un déjeuner festif qui rappelle les peintures parisiennes de Renoir. L’artiste de ce tableau, P.S Kroyer (qui reviendra souvent) l’a nommé Hip, Hip, Hourra et c’est une œuvre danoise incontournable. De grands portraits de femmes occupent un mur entier du musée. L’une se promène dans les champs pastel avec un bouquet de fleurs, l’autre contemple la mer grise d’un air mélancolique avec son chien ; dans une somptueuse robe jaune de la même couleur que les champs. A ma grande surprise, ces toiles sont signées de deux artistes différents : Michael Ancher et encore PS Kroyer. Plus loin, des scènes de pêche soulignent l’importance de cette communauté qui constitue le sujet principal des peintres de Skagen. Je comprends enfin l’intérêt de ces artistes pour ce village pittoresque, loin du tumulte de Copenhague où se sont formés la quasi totalité des membres du groupe. A l’aube de l’impressionnisme et à l’âge d’or du réalisme, quoi de mieux que des kilomètres de dunes et de plages battues par les vents et d’authentiques pêcheurs à l’œuvre de leur dur labeur ? Que cette nature aussi reposante qu’impitoyable et violente qui incite au plein air ? Que ces paysages presque irréels protégés de l’industrialisation qui envahit progressivement les villes du Danemark ?

Lassés par l’académisme obsolète des Beaux-Arts de la capitale, du néoclassicisme et des peintures d’Histoire, un petit groupe de peintres, bientôt amis, découvrent cet endroit isolé tout au Nord du pays en venant représenter les pêcheurs . Anna Brondum, seule native de la ville devient la femme de Michael Ancher et leur maison sert de lieu de réunion aux artistes qui y séjournent tous les étés et lors de leurs nombreux rassemblements. Elle deviendra une artiste éminente, bien au delà du groupe. L’école de Skagen est née, s’inspirant de l’école de Barbizon et des mouvements réalistes et impressionnistes que connaissent bien les artistes qui ont visité Paris. C’est bien cette impression de synthèse de toutes ces influences que dégagent leurs œuvres aussi intemporelles que celles de Monet ou de Pissaro (d’ailleurs franco-danois). Ce qui les rend singulières, reconnaissables c’est leur représentation de la lumière, la fameuse heure bleue, qui juste avant le crépuscule, fait fondre le ciel dans la mer. PS Kroyer est le maître incontestable de ce sujet qu’il décline et transforme en rêve symboliste, magique dans de larges toiles empreintes d’une nostalgie particulière . Témoin d’une époque révolue où le village était inaccessible et confidentiel, où l’on fête sur la plage le milieu de l’été dans un feu de joie immortalisé par l’artiste. C’est l’œuvre la plus monumentale du musée, difficile de l’approcher même en janvier car elle attise la curiosité de tous les visiteurs. Des habitants de la ville et la colonie d’artistes y sont représentes ensemble pour la première fois mais séparés en deux groupes distincts : les bourgeois et leurs élégants chapeaux, longues robes satinées et autres manteaux dans la lumière du feu, et à l’ombre les modestes pêcheurs et leur vêtements sombres. Quasi toutes les personnes figurées sont identifiables dans ce large portrait de groupe, double hommage aux artistes de Skagen et aux locaux. On retrouve évidemment Anna et Michael Ancher, le poète Holger Drachmann, Laurits Tuxen mais aussi l’ex femme du peintre, Marie et son amant tout au fond de la toile. Les mondanités et les bals sont fréquents à Skagen et les peintres prennent l’habitude de se représenter les uns les autres dans leurs œuvres, à la mode de Paris.

Le chemin de fer qui relie enfin le petit village au reste du monde en 1890 et la mort progressive des membres fondateurs du groupe mettent fin aux rassemblements de Skagen et à cette effervescence exceptionnelle. Skagen perd son statut confidentiel et reculé et il devient impossible pour les artistes de s’y réunir convenablement, tant les touristes affluent. C’est la fin d’une époque. Cependant la ville continue d’attirer les artistes, fascinés par la lumière et la géographie inhospitalière du lieu. Aujourd’hui Skagen est une ville estivale surfréquentée en été par les danois, totalement délaissée en hiver comme tant d’autres endroits.

Sur le chemin de la plage, à Grenen, le vent nous pousse jusque l’océan déchaîné. On ne reconnaît pas le calme des peintures d’été dans la tempête pourtant si fréquente ici. De rares visiteurs parcourent quelques mètres sur le sable avant de faire demi-tour. On comprend pourquoi les artistes quittaient la ville dès la fin du mois d’août, aux premières lueurs de l’automne précoce dans cette région du Nord. On ne peut qu’imaginer la douceur du soleil et la lumière bleue du soir, bien cachés dans nos bonnets et nos manteaux pour échapper aux violentes bourrasques. On ne distingue même pas la rencontre des deux mers qui forment de belliqueux tonneaux qui nous emmèneraient tout droit vers Oslo si on avait le malheur de s’approcher d’un peu trop près. Nos cris sont imperceptibles près de l’eau grise et nos mains gèlent au contact de l’air cruel de janvier. C’est en quelque sorte un bout du monde, au moins celui du Danemark.

Sur la route pénible du retour, au milieu des champs vert kaki inondés, je me demande sérieusement comment font ces gens pour vivre ici, eux qui n’ont pas l’air dérangé le moins du monde par la météo capricieuse. C’est peut-être le prix à payer pour faire partie du secret de la lumière des jours d’été de Skagen.