La petite histoire du Louisiana

Laura - 12 janvier 2024

Ouvrir un musée d’art moderne à la fin des années 50 dans la campagne de Copenhague, personne n’y croyait et pourtant….

 

 

Dans les années 50, Knud W. Jensen a le projet de fonder un musée d’art moderne danois dans sa propriété de Humlebæk, située à 30 minutes de Copenhague. A l’époque, le fait d’aller au musée était une activité réservée à l’élite, l’art était très intellectualisé et pris au sérieux. Le musée en lui-même est un lieu sacré où règne le silence et la concentration quasi religieuse. Jensen, il s’ennuie à MOURIR dans les musées danois, il dit même qu’on a mal aux jambes à force de rester debout (et il a pas tord) et qu’on en ressort fatigués. Comme beaucoup de visionnaires de son époque, il rêve d’un musée ouvert à tous où on s’éclaterait tout en côtoyant de l’art au lieu de contempler à bonne distance des toiles de batailles mythologiques en faisant genre qu’on s’intéresse à la teinte de beige utilisée pour peindre la cuisse d’Athéna. Et surtout, il veut que la sortie au musée soit reposante ! Je pense qu’on connaît tous le mal de tête en sortant d’une expo, que ce soit à cause de la lumière un peu trop tamisée ou des cartels écrits en police 10,5. La maison de Jensen, située en face de la mer est l’endroit idéal pour installer son musée : il conçoit le lieu comme une rencontre entre le public et l’art, un espace où le visiteur aurait le droit de toucher les œuvres, de déambuler comme il le souhaite dans les couloirs. Il cherche un nom pour son musée qu’il ne veut pas pompeusement appeler « Musée d’art moderne Knud W. Jensen » et décide tout simplement de reprendre le nom du domaine du musée : Louisiana, en référence au trois femmes de l’ancien propriétaire, toutes nommées Louise. Clairement on le prend pour un illuminé et beaucoup pense que son musée n’aura aucun succès. Pour l’architecture de son musée, Jensen ne veut pas d’un imposant bâtiment néoclassique de goût douteux et prétentieux comme on en trouve tellement à Copenhague : il souhaite mettre en valeur l’environnement naturel et y inclure l’art. Depuis son ouverture en 1958, l’architecture a énormément changé mais la volonté originelle est demeurée la même. Le plan du musée est volontairement confus pour ne pas imposer de sens de visite au spectateur. Au delà d’un musée, Jensen souhaite faire de Louisiana une expérience et un lieu de vie à part entière avec une âme singulière. Rapidement, il décide de faire de Louisina un musée d’art moderne international et plus seulement danois (on ferait vite le tour sinon). Il conçoit la programmation selon le « principe du sauna » : une exposition d’un artiste reconnu d’un côté, une exposition d’un artiste plus anonyme de l’autre. Jensen aime les artistes provocateurs de son temps comme Jon Asger du mouvement COBRA qui envoya ce célèbre télégramme à M. Gugghenheim (rien que ça).

Lousiana acquiert de nombreuses œuvres d’artistes en vogue comme Buffet, Klein, Picasso, Bacon et Louise Bourgeois qui s’admirent dans les parcs et galeries du musée. Mais Jensen a un objectif : convaincre l’artiste Giacometti de collaborer avec lui. Après de nombreuses tentatives infructueuses, il décide de se rendre à Paris à un vernissage d’une exposition de Giacometti pour lui parler une énième fois de son projet. L’artiste refuse à nouveau en argumentant qu’il n’a pas besoin d’exporter ses œuvres dans la cambrousse danoise puisque tous les musées les plus prestigieux se les arrachent mais il accepte néanmoins de boire un café avec Jensen qui insiste. Sans trop qu’on sache pourquoi, à l’issu de ce rendez-vous qui a duré des heures, Giacometti est soudain très enthousiaste à l’idée de créer une collection permanente dans la campagne Copenhagoise. Il n’a pas eu tord car la salle Giacometti est aujourd’hui populaire dans le monde entier, à juste titre.

 

Plus qu’un lieu d’exposition, Lousiana devient un lieu de socialisation : des bals dansants sont organisés et le musée ferme très tard (aujourd’hui encore). Il est également possible de se baigner depuis la plage, de manger et de profiter du rare soleil danois sur des transats. Pour inclure tout type de public, une aile réservée aux enfants est créée dans la foulée. On est loin du marbre froid des musées classiques et du silence de mort. Aujourd’hui, Louisiana accueille des festivals populaires, des concerts, des conférences et s’est hissé à un rang de prestige international. Il dispose d’une impressionnante collection permanente d’art moderne et continue à exposer des artistes engagés et controversés que les autres musées n’osent pas mettre en valeur (exposition pussy riot). Malheureusement, la météo très capricieuse du Danemark ne permet pas de profiter pleinement de la beauté du lieu tous les jours, mais la visite du Louisiana reste une expérience assez unique (je vous conseille vivement de venir en été). Si l’entrée ne coûtait pas si chère, j’irai sûrement m’y promener plus souvent car les jardins sont très agréables.